La littérature

La littérature francoprovençale, bien que n'ayant pas connu la diffusion des littératures française et occitane, n'en est pas moins d'une grande richesse et mérite qu'on s'y arrête. On note qu'elle provient assez rarement du plus grand centre de la région. En effet, Lyon a vite adopté la langue du roi de France comme langue écrite (même si la population continuait à parler lyonnais) et n'a pu être un lieu susceptible d'imposer une certaine normalisation à la langue, pas plus que Genève, l'autre grande ville de la zone francoprovençale, qui s'est, elle aussi, tournée rapidement vers le français, à la suite de la Réforme. (Manuel Meune, Université de Montréal)

Si des textes littéraires de la région sont parvenus jusqu'à nous depuis le moyen âge, force est de remarquer qu'il s'agissait essentiellement de l'oeuvre de clercs et d'ecclésiastiques écrivant généralement en français, si ce n'était en latin. L'oeuvre de Marguerite d'Oingt, une religieuse appartenant à l'Ordre des Chartreux, issue d'une famille noble du Beaujolais, qui nous livre deux poèmes en francoprovençal du XIIIe siècle, est un exemple rare et remarquable.

La production francoprovençale est morcelée et inégale, présentant des situations très différentes d'une région à l'autre selon les siècles.

Au XIXe siècle, alors que d'autres régions se font plus discrètes, la Savoie voit sa littérature prendre son essor, en particulier grâce à l'oeuvre poétique d'Amélie Gex (1835 - 1883), l'une des rares écrivaines de la zone francoprovençale. Républicaine, elle rédige ses discours en francoprovençal afin de mieux atteindre l'électorat rural. Dans ses poésies, elle décrit sa terre et les hommes qui la peuplent.

Pour la Suisse, nous rappelons le poète gruérien Joseph Yerly (1896-1961), Kan la têra tsantè.

Au Val d'Aoste, c'est l'abbé Jean-Baptiste Cerlogne (1826 - 1910) qui donne ses lettres de noblesse à la langue apprise sur les genoux de sa mère, d'après son expression. Poète ayant conçu une orthographe pour son patois valdôtain et auteur d'un dictionnaire et d'une grammaire qui inspireront de nombreux écrivains de sa région, il est considéré comme le fondateur de la littérature valdôtaine.

Mais probablement le premier ouvrage en prose en francoprovençal valdôtain consiste en six versions différentes de la Parabole du Fils Prodigue recueillies par le dialectologue Bernardin Biondelli en 1841, et publiées par Charles Saviolini en 1913.

Depuis, une vaste littérature se développe, avec des auteurs tels que Marius Thomasset (1876-1959), avec Mes premier essais - Proses et poésies en dialecte valdôtain (1910) et Pages volantes - Poésies et proses en dialecte valdôtain (1911), l'abbé Joseph-Marie Henry (1870-1947), avec la pièce théâtrale Le femalle a lavé bouiya, datant de 1933, et Désiré Lucat (1853-1930), avec Le soldà e le fen, datant de 1915.

Eugénie Martinet

Eugénie Martinet (1896 - 1983) débuta en écrivant des poèmes en italien, quoique la langue parlée en famille fût toujours le français, l'italien étant la langue de sa scolarisation. Proche des milieux intellectuels et universitaires milanais, ce fut par le francoprovençal qu'elle attint les résultats les plus hauts dans son expression poétique en faisant vibrer cette langue d'une façon originale en dehors de tout traditionalisme. Parmi ses recueils, nous rappelons La dzouére entzarmaie (1935) et Meison de berrio, meison de glliése (1964).
Loin d'être seulement un choix stylistique et sentimental, le francoprovençal est pour Eugénie Martinet l'expression la plus profonde de son sentiment d'appartenance à sa terre natale et à ses racines.

Parmi les poètes valdôtains, on peut encore signaler :  Anaïs Ronc-Désaymonet (1890-1955) avec Poésie campagnarde de Tanta Neïsse (1951), Césarine Binel (1897-1956) avec Poésie patoise (1967) et la prolifique Armandine Jérusel (1904-1991) avec Rouse batarde (1964), Mondo blan (1976), L'Ouva et lo ven (1983) et Poussa de solei (1991).

Un autre nom à rappeler est celui d'André Ferré, professeur de français au Moyen Orient, dont la production se partage entre le français (Chants du regret et de l'espoir, 1950) et le francoprovençal (Poésie en patois de Saint-Vincent, publié à titre posthume en 1967 par René Willien), à l'image de sa vie tiraillée entre l'envie de partir vers des « rivadzo louèntèn » et l'amour du « pais de notres dzen ».

Des noms plus récents sont ceux de Pierre Vietti, auteur de pièces théâtrales et d'Suvres poétiques (Montagne de mè) et de Raymond Vautherin, auteur entre autres choses du Nouveau Dictionnaire de Patois Valdôtain, corédigé avec Aimé Chenal, et de plusieurs traductions (Lo Petsou Prince, L'échentà).

Audio

  • Eugénie Martinet. La Dzouére entsarmaie - 1955

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Marco Gal

Poète valdôtain né en 1940, à Gressan, à quelques kilomètres d'Aoste, où il réside toujours. Auteur de plusieurs recueils qui lui ont valu des prix et des reconnaissances même en dehors de la Vallée d'Aoste. Parmi ses Suvres poétiques, Ecolie, A l'ençon, Messaille. Il a collaboré à plusieurs éditions critiques sur la poésie valdôtaine au fil des siècles. Son Suvre constitue une synthèse très originale entre l'expérience sensible du poète se nourrissant dans une relation intime au terroir et une expression poétique qui transcende le vécu personnel pour devenir langue universelle.

A cette production écrite mue par une claire vocation littéraire, il faudrait encore ajouter la littérature de tradition orale, transmise au fil des générations. De nombreux contes, récits, légendes ayant un contenu tantôt chrétien tantôt païen, dictons et chansons, à la forme plus ou moins fixe, qui n'étaient a priori pas destinés à être écrits, nous sont parvenus après avoir été retranscrits ou enregistrés, et permettent à des «néo-conteurs» de continuer à faire vivre cette tradition.

En 1955, pour la première fois dans l'histoire valdôtaine, six poètes en francoprovençal valdôtain, Anaïs Ronc-Désaymonet, Eugénie Martinet, Césarine Binel, Marius Thomasset, Amédée Berthod et René Willien, se réunirent dans le Salon ducal de l'Hôtel de ville à Aoste pour une lecture publique de poèmes. En 1963 ils organisèrent les premiers concours Abbé Cerlogne de poésie en patois, et en 1958 fut fondé le Charaban, une compagnie permanente de théâtre en patois. De nombreux poèmes furent publiés dans les revues La Grolla, par les soins de René Willien, et l'Esprit nomade de Italo Cossard, fondées en 1948, aussi bien que dans Le Flambeau (1949), périodique en français du Comité des traditions valdôtaines.

Au cours de ces dernières décennies, des concours de poésie sont organisés régulièrement sur toute l'aire francoprovençale, ce qui est souvent cité comme une preuve de la vitalité du monde francoprovençal dans son ensemble et de ses nombreuses variantes locales. : Si le nombre des locuteurs est en baisse, la production écrite augmente, les échanges entre les différentes régions s'intensifient, la circulation des textes et des personnes s'accélère grâce à l'impulsion de nombreuses associations locales et des institutions.

S'il est vrai que la pression des grandes langues de communication menace le francoprovençal comme jamais, l'avènement de l'ère informatique a bouleversé les rapports de force entre langue écrite et langue orale : à côté des velléités littéraires, le francoprovençal oral d'usage quotidien y trouve maintenant son compte à l'écrit, ce qui rend encore plus complexe  le débat autour de certaines questions d'actualité telles que le choix de la graphie, de la forme écrite la plus correcte et de la légitimité du rôle de l'écrivain face à l'établissement d'une norme.

Il reste à savoir dans quelle mesure les nouveaux poètes choisiront d'envisager l'articulation entre l'unité du domaine linguistique et l'ancrage à la région «naturelle» de référence. Tout indique que la littérature francoprovençale, comme la langue elle-même, se trouve à un moment charnière de son histoire.