La formation du francoprovençal

Le domaine francoprovençal se caractérise par une latinisation tardive, intéressant également la Gaule septentrionale. Beaucoup plus que le substrat remontant à l'époque prélatine, difficile à déterminer, c'est le superstrat germanique, dont la zone sous l'influence de Lugdunum se tint à l'abri, qui a créé la fracture entre la langue d'oïl et le francoprovençal : en effet la région romane qui entra le plus en contact avec l'élément germanique est celle qui a innové le plus dans sa langue en s'écartant le plus du latin d'origine.

Le triple refus de l'innovation

Le francoprovençal se caractérise donc par le refus de trois innovations adoptées par le français d'oïl, à savoir

  • l'oxytonisme généralisé
  • la prononciation de é pour a en syllabe tonique libre
  • la prononciation de ü pour u

Trois tendances profondes dans la langue

De plus, le francoprovençal se caractérise par trois tendances qui ont travaillé le proto-français :

  • palatalisation de consonnes et de voyelles (« sollicitation dans le sens palatal » Duraffour)
  • mobilité de l'accent tonique
  • double articulation des diphtongaisons

Alors que le francoprovençal semble donner libre cours à ces tendances, le français élimine les diphtongues, fixe l'accent tonique sur la dernière syllabe et donne des articulations simples aux consonnes produites par la palatalisation.

Cependant, en dépit de ce triple refus des innovations linguistiques du nord, il n'y a pas de véritable coupure dans l'unité gallo-romane : « les innovations phonétiques postérieures du français, nasalisation et affaiblissement des consonnes finales, intéressent le francoprovençal au même titre que le français. » (Tuaillon, p.63) On pourrait dire que le francoprovençal, hormis le refus de ces trois innovations, suit l'évolution de la langue française, mais à un autre rythme, la caractéristique du domaine étant le conservatisme. Caractéristique que l'on trouve renforcée dans les vallées intra-alpines : on pourrait presque voir deux états différents dans le domaine francoprovençal, l'un dans les plaines, associé aux grands axes alpins et aux grandes villes, l'autre dans la montagne, à l'écart des grands axes, associé aux sentiers montagnards.

D'autres caractéristiques

D'autres principes ayant permis de délimiter le groupement des parlers francoprovençaux par rapport au français d'oïl sont les suivants :

  • La conservation des voyelles finales inaccentuées
  • La palatalisation du C latin devant A, l'opposition entre oïl et francoprovençal n'étant pas une opposition entre une innovation d'oïl et un conservatisme francoprovençal, mais une opposition causée par une divergence dans le développement de la même évolution : la mi-occlusive [kj]/[tj] produite par la palatalisation de C+A commune aux deux domaines a évolué vers la chuintante en langue d'oïl et vers la mi-occlusive dentale [ts] en francoprovençal.
  • Les deux doubles séries morphologiques: le féminin singulier et les deux formes de l'infinitif du premier groupe

Délimitation du francoprovençal par rapport à la langue d'oc

Le faisceau d'isoglosses positionnées sur les Monts du Forez que l'on connaît depuis les études de Mgr Gardette « est l'image d'une opposition ancienne entre deux langues originellement différentes l'une de l'autre et qui, dans leur expansion, se sont rencontrées là » (Tuaillon, p.62). Narbonne et Lyon ont constitué deux centres de rayonnement de la latinisation différents entre eux quant aux modèles de propagation et probablement aussi quant à la langue diffusée : la latinisation méridionale, plus précoce,  a été aussi plus importante, grâce à un apport massif de colons.

Quelques cartes de  Tuaillon avec des faisceaux d'isoglosses

Pour en savoir plus :
Tuaillon (G.), 2007, Le francoprovençal, T. I, Musumeci

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